Le téléphone, porteur de message
Dampierre le 26 mars 2020
« ETONNANT PORTEUR DE MESSAGE QUE LE TELEPHONE EN TEMPS DE CONFINEMENT »
Astreinte au « confinement » » comme tout le monde, préoccupée par sa plantation de fraisiers hier dans son jardin, Régina me rappelle aujourd’hui, assise dans sa cuisine.
Régina : Quand mon compagnon t’a appelé au téléphone hier après-midi, je n’ai pas pu te parler… j’étais en train de planter des fraisiers dans le petit jardin qui est devant chez nous, rue de Larney. J’ai beaucoup de choses à te dire et à te demander… Quand on faisait les campements au Frasnois, c’était plus facile pour parler ensemble… maintenant c’est difficile à cause du coronavirus.
Lucien : C’est vrai Régina. Il existe au profond de moi une intense mémoire de ces moments de partage avec toi et tous les amis autour du feu… On abordait les grandes questions de notre vie…
Régina : Tu sais, quand je t’appelais ces semaines passées, tu n’étais pas souvent là… Il y a beaucoup de gens que tu devais aller voir… l’oiseau s’était envolé. Alors je voulais t’envoyer un sac de plumes d’édredon…
Lucien : Pour que je puisse continuer à partir, mais aussi sans doute pour revenir plus vite... Maintenant avec la gravité de la propagation du coronavirus, nous sommes tenus au confinement.
Regina : C’est dur. On ne va plus au travail à l’ESAT... alors hier on a fait du jardin avec mon ami... on joue aussi aux petits chevaux... Et puis je range le ménage à droite... à gauche.
Lucien : Je vous félicite ton compagnon et toi... parce que tout en ne quittant pas votre domicile vous sortez dans votre jardin devant chez vous... Vous avez donc commencé les plantations de printemps. Je vous trouve très inventifs pour assumer le confinement.
Regina : Je voulais te dire tu sais quand je t’appelle au téléphone et que je me présente, je dis : « Ici Regina ... rue de Larney à ARBOIS- BETHLEEM. Tu m’as demandé pourquoi je dis : « ARBOIS » et que tout de suite après, j’ajoute « BETHLEEM »
Lucien : Je t’écoute Regina ... Attends, je vais prendre mon cahier et mon crayon pour ramasser ce que tu vas me dire.
Regina : Oh, je sais bien comment tu fais. Tu le faisais dans les campements… T’avais toujours sur toi un petit crayon et un carnet pour écrire qu’est ce qu’on se disait... oui je dis « BETHLEEM » après ARBOIS parce que quand tu es parti à Bethléem avec ton âne Isidore, j’aurais bien voulu partir avec toi pour voir Jésus... alors maintenant quand je dis Bethléem, ça veut dire que je continue à faire le voyage avec toi pour aller voir Jésus.
Lucien : Tu dis : « pour aller voir Jésus ? »
Regina : Oui, je voudrais aller voir sa tombe où il est enterré ... le voir vivant... le voir... si il est ressuscité. Parce que Jésus il est ressuscité, mais nous on meurt.
Lucien : J’accueille bien tes paroles Regina. Souvent tes paroles m’ont beaucoup marqué et interpellé... et ce que tu es en train de me dire en ce moment, ça me travaille. Tu dis : « Jésus est ressuscité et nous on meurt ». Dans nos rencontres et nos discussions à propos de Jésus, nous avons souvent cherché comment la résurrection de Jésus ça rejaillissait sur nous tous les humains. Nous pensions et croyions que Jésus est ressuscité. Ça a pour conséquence que nous sommes nous aussi ressuscités... Tu n’as pas souvenir qu’on se disait cela Regina ?
Regina : Non.
Oh l’émotion qui travaillait mon être en écoutant Regina. Je nous voyais Regina et moi dans le pays de Jésus où elle maintient qu’elle aurait voulu venir avec moi quand je suis parti pour Bethléem... Regina est en train de m’interpeller à vérifier, rendre authentiques les paroles que je lui avais dites à mon départ et que j’avais adressées à vous tous mes amis, en reprenant les paroles de l’apôtre Paul aux Philippiens : « Je vous emporte dans mon cœur » (Phil 1,7) Quelques temps après mon départ, quelques-uns de vos messages me parvenant, j’avais réalisé la belle réciprocité, que « vous me portiez dans votre cœur » comme le disait le même apôtre aux gens de Corinthe (2 Cor 7,2).
Oui, et aujourd’hui dans ce partage avec Regina au téléphone, c’est elle Regina qui nous emporte sur les pas de Jésus... tellement sa parole et son questionnement sont intenses et forts.
Nous sommes à Béthanie avec Jésus quand son ami Lazare est mort et que ses sœurs Marthe et Marie interpellent Jésus : « Si tu avais été là notre frère ne serait pas mort ». Regina est là avec tout son sac de questions. Et moi aussi je suis là avec mon sac de questions et vous aussi amis avec le vôtre.
Je sens que mes paroles sont très balbutiantes. Je continue quand même.
Lucien: Quand nous faisions les rencontres de catéchèse avec Michèle, Martine, Claudette, puis par la suite avec Denise, Adeline, Dominique, Marie-Noëlle et Guy, souvent on s’était dit que Jésus en naissant à Bethléem de la Vierge Marie... il ne faisait qu’un avec nous... il entrait dans la vie de toute l’humanité... il était solidaire de nous tous. Ce qui lui arrivait, ça nous arrivait. Crois-tu cela Regina ?
Regina : Oui.
Lucien : Tu sais, on se disait aussi que Jésus est mort sur la croix en donnant sa vie pour nous par amour... Je suis allé à son tombeau à Jérusalem, de là où il est ressuscité... au moment où nous mourrons, ce qui a été donné à Jésus de ressusciter, ça nous sera donné... nous ressusciterons...
Regina : Jésus ne l’a jamais dit.
Lucien : Il l’a dit Régina.
Je repense au partage de Jésus avec Marie et Marthe lorsqu’elles lui confient combien elles sont désemparées devant la mort de leur frère Lazare. Je me sens tout petit et pauvre dans mon partage avec Régina. Je demande dans ma prière que l’Esprit de Jésus me souffle comment ajuster mes paroles à celles du questionnement de Régina.
Regina : Tous ceux qui sont morts, mon ami Michel, mon papa... ils ne sont jamais revenus...
Je voudrais que mes paroles s’adjoignent exactement là où les questions de Regina surgissent, afin que ce soit Jésus que Régina rencontre dans la relation de foi-confiance que je le lui ai toujours vu lui faire.
Lucien : C’est vrai Régina que nous ne les avons pas encore revues toutes ces personnes qui sont mortes et qui nous sont si chères, que nous avons accompagnées.
Mais tu sais, tes questions me travaillent aussi. Tu fais du bien à ma foi en Jésus. Tu me ré-interpelles. Je crois et fais confiance Régina, que nous retrouverons, nous reverrons ces personnes qui sont mortes. Nous continuons de les aimer. Elles continuent de nous aimer.
Est-ce que ce n’est pas cela que Jésus est en train de nous donner quand il nous dit qu’il nous ressuscitera.
Elles trottent en moi les paroles pacifiantes de Jésus à Marie et Marthe : « Je suis la résurrection, qui croit en moi fut-il mort, vivra. Quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais ? » (Jean 11, 25-26)
Crois-tu cela ?
C’est ce dont j’essaye d’être témoin humblement auprès de Régina, quand elle me dit et fais comprendre : « arrête donc de courir, d’être toujours parti... J’ai des choses importantes à te demander. Prends voir le temps de me répondre »
Toute souriante et pacifiée, Régina me dit :
Régina : Est-ce qu’au ciel on fêtera la fête de Noël ?
On raconte dans des catéchèses toutes remplies de lumière que les grands mystiques ont l’art de faire se rejoindre et coïncider le fait de Noël et ce qui s’est passé au Golgotha et au sortir du tombeau.
Je me suis laissé dire ça et tressé ces liens à Tibhirine et à Midelt par Jean-Pierre Schumacher et ses frères.
Un lien souterrain relierait la grotte de Bethléem au trou du Golgotha et au rocher du tombeau. C’est pour que vienne le moment où le mur qui empêche d’aller de Jérusalem à Bethléem, sera démoli. Régina faisait se rejoindre ces trois moments de la vie de Jésus. Il en va de l’avenir de notre Humanité.
Lucien : Oui Régina, au ciel on fêtera la fête de Noël, parce que nous ressusciterons.
Regina : Et le nouvel an aussi, la Toussaint, tout ça ?
Lucien : C’est beau Régina, où c’est que tu nous emmènes !
Voilà que c’était Régina qui marchait devant moi dans l’acte de foi-confiance que Jésus nous entraîne dès maintenant dans la résurrection, dans une autre façon de vivre qui n’est plus limitée et arrêtée.
Lucien : Oui Régina nous vivons éternellement toutes ces fêtes-là : Toussaint. Tout ça.
Regina : Mais on ne le voit pas.
Lucien : Il y a un petit Prince qui continue de nous interpeler à faire confiance que l’essentiel est invisible pour nos yeux. C’est passionnant de chercher à voir avec le cœur.
Regina : Là je pense à mon papa, à Michel, est ce qu’ils m’entendent ?
Lucien : Oui Régina, je crois qu’ils t’entendent. Ils continuent de te donner tout leur amour. Continuons nous aussi à leur donner tout notre amour à ceux avec qui nous avons créé des liens..
Entendons-nous bien là-dessus.
Lulu
