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13 septembre 2017 3 13 /09 /septembre /2017 21:39

Jean-Marie Muller *


Ainsi donc, le Président Macron a cru devoir faire de la justifications de l'arme nucléaire un événement majeur du début de son quinquennat. Le 4 juillet, il se fait hélitreuiller à bord du Terrible, un des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de Ile Longue dans la rade  de Brest et, le 20 juillet, il se rend sur la base aérienne  d'Istres qui abrite la composante aéroportée constituée des missiles air-sol de moyenne portée améliorée (ASMPA) installés sur des Mirage dont la visibilité traduit, selon le ministère des armées, la " détermination française à agir ". Un pareil affichage en faveur de la dissuasion nucléaire, qui peut paraître lisse en apparence, est lourd de graves ambiguïtés dont Emmanuel Macron ne semble pas conscient.

Sous-marin nucléaire Photo internet

Sous-marin nucléaire Photo internet

 


En 1969, alors qu'il était encore un adversaire résolu de l'arme nucléaire, François Mitterrand, évoquant le choix du général de Gaulle en faveur de la dissuasion n'hésite pas à affirmer que celui-ci est "en retard d'une stratégie et d'une morale". Il poursuit : "La sécurité sur le thème "à chacun sa bombe atomique" annonce la guerre certaine et la mort pour tous, le vainqueur étant celui qui meurt un quart d'heure après l'autre."


Pour sa part, quelques années plus tard, à l'occasion de l'élection présidentielle de 1981, François Mitterrand se mettra lui-même délibérément en retard pour pouvoir se rallier à l'Etat nucléaire. 


Le président Giscard d'Estaing fera lui-même l'expérience qu'en possédant l'arme nucléaire, il est "en retard d'une stratégie". Dans ses mémoires, il raconte que dans l'hypothèse où la France devrait faire face à une agression soviétique la doctrine l'inviterait à procéder à un tir nucléaire tactique sur les armées soviétiques, provoquant ainsi une escalade nucléaire qui menacerait de détruire la France. Dans ces conditions, le Président français conclut qu'il n'a pas d'autre choix que de ne pas donner l'autorisation de tir. Il conclut, incluant cette fois le domaine de la dissuasion stratégique : "Quoi qu'il arrive, je ne prendrai jamais l'initiative d'un geste qui conduirait à l'anéantissement de la France".


Pour sa part, Emmanuel Macron se trouve effectivement en retard "d'une stratégie et d'une morale". La préméditation d'un crime contre l'humanité qui structure la dissuasion nucléaire implique la négation et le reniement  des valeurs morales qui fondent la civilisation. Peut-être faut-il reconnaître au Président français une circonstance atténuante du fait que les clercs, qu'ils soient laïcs ou religieux, ont trahi leur mission, qui est de promouvoir ces valeurs, en s’accommodant eux-mêmes de l'arme nucléaire. Il existe une réelle indécence à dépenser des milliards d'Euros à une œuvre de mort qui nous menace plutôt qu'elle nous protège, au détriment de nombreuses œuvres de vie qui se trouvent en manque de moyens.


François Mitterrand aurait pu préciser que le général de Gaulle était également "en retard d'une démocratie". Il est remarquable qu'Emmanuel Macron ait décidé de justifier l'arme nucléaire en dehors de tout débat démocratique. Pas un seul député n'est intervenu au sein de l'Assemblée Nationale pour mettre en doute le choix nucléaire du Président de la République. Les Insoumis eux-mêmes se sont soumis sans oser la moindre contestation. Et où sont les écologistes dans cette affaire, alors même que l'arme nucléaire devrait susciter de leur part une opposition irréductible ? Il est vrai qu'un ministre d'Etat est censé les représenter au sein du gouvernement, mais, précisément, il s'agit d'un ministre de l'Etat et non pas de l'écologie.


Face à la menace terroriste


D'une manière plus générale, prétendre que face à la menace terroriste, la France est en guerre, c'est encore être en retard d'une stratégie et d'une morale. Le terrorisme n'est pas la guerre. La caractéristique de la stratégie terroriste est de permettre, par les moyens techniques les plus simples, de contourner et de mettre en échec les dissuasions militaires dont les moyens techniques sont les plus sophistiqués. Alors que les grandes puissances industrielles prétendent détenir les armes qui rendent inviolable leur sanctuaire national, l'arme des terroristes vient porter la violence, la destruction et la mort au cœur même de leurs villes. Le terrorisme vient prendre à revers la défense des sociétés modernes en sorte que les armes les plus puissantes s'avèrent inutiles et vaines aux mains des décideurs politiques et militaires. La stratégie du terrorisme pose donc comme postulat le refus de la guerre. Ce qui caractérise la guerre, c'est la réciprocité des actions décidées et entreprises par chacun des deux adversaires. Or, précisément, face à l'action des terroristes, aucune action réciproque ne peut être entreprise par les décideurs adverses. Ceux-ci se trouvent dans l'incapacité de répondre coup pour coup à un adversaire qui se dérobe. C'est donc se fourvoyer que de prétendre combattre le terrorisme en faisant la guerre.

 
Nous ne pouvons pas nous dispenser de chercher à comprendre le terrorisme, sous le prétexte fallacieux que ce serait déjà commencer à le justifier. En réalité, comme toute stratégie d'action violente, le terrorisme a sa propre rationalité politique. Et il est vain de la nier en brandissant son immoralité intrinsèque. Pour éradiquer le terrorisme, c'est-à-dire pour le déraciner, il faut d'abord s'efforcer de comprendre quelles sont les racines historiques, sociologiques, idéologiques et politiques qui l'alimentent. Dès lors que la dimension politique du terrorisme sera reconnue, il deviendra possible de rechercher la solution politique qu'il exige. En définitive, pour vaincre le terrorisme, ce n'est pas la guerre qu'il faut faire, mais la justice qu'il faut construire.

 

Face à l'extrême tragique de la guerre et du terrorisme, le réalisme ne devrait-il pas nous conduire à réfléchir enfin sur les possibilités offertes par la stratégie de l'action non-violente ? Opter pour la non-violence, c'est précisément refuser d'imiter la violence des violents par une réaction symétrique qui crée un engrenage dans lequel les adversaires se trouvent enfermés dans une spirale de violence. La non-violence vient rompre le cycle des ressentiments, des revanches et des vengeances et devrait nous permettre de rattraper nos retards.
Certes, la non-violence est un risque : elle est le risque même de l'espérance.

* Membre fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN)
Auteur de Libérer la France de l’arme nucléaire, 2014, Chronique sociale.
www.jean-marie-muller.fr
 

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26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 20:00

Lettre de Jean-Marie MULLER* du 21 juillet 2017

 

 

Lors de son discours au Congrès de Versailles, Le 3 juillet 2017, Emmanuel Macron a présenté les principes qu’il entend mettre en œuvre pour construire la paix dans « un monde dangereux ». « Notre environnement, précise-t-il, y compris notre environnement proche, se caractérise par l’accumulation des menaces. (…) Les mouvements terroristes se développent dans de multiples régions avec des moyens qui augmentent leur capacité de nuisance. » Il souligne alors que « notre outil militaire revêt dans ces circonstances une importance majeure » en précisant que la dissuasion est « la clé de voûte de notre sécurité ». Cette formule se voudrait  décisive, mais elle reste une affirmation idéologique qui risque fort de n’être que formelle et de n’avoir aucune prise sur la réalité des menaces qui pèsent sur notre société.

 

 

Le lendemain, alors même que le Premier Ministre présentait la politique de son gouvernement devant l’Assemblée Nationale, le Président de la République se faisait hélitreuiller à bord du Terrible, un des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la base de l’Île Longue dans la rade de Brest. Il tenait ainsi à « rencontrer celles et ceux qui oeuvrent à la nécessaire permanence de la dissuasion nucléaire ».  Une séquence de lancement simulé était au programme, mais on ne nous a pas dit quel était le scénario envisagé. On peut s’interroger sur l’opportunité d’une telle initiative à un tel moment. En venant s’enfermer dans un sous-marin nucléaire, le Président  de la République se faisait prisonnier du monde ancien que, par ailleurs, il prétend combattre.

 

 

24 heures après la démission du chef d’état-major des armées, Emmanuel Macron s’est rendu sur la base aérienne 125 d’Istres qui est un maillon essentiel de la dissuasion française. Mise en œuvre au cœur de la guerre froide, cette base abrite la composante aéroportée constituée des missiles ASMPA (missiles air-sol de moyenne portée améliorée) installés sur des Mirage dont la visibilité traduit, selon le ministère  des armées, la « détermination française à agir ». Au cours de son intervention, le Président déclare : « La dissuasion nucléaire est au cœur de notre défense, elle est la garantie de nos intérêts vitaux et j’en suis le garant. » Et il rappelle l’effort financier de l’Etat en faveur des investissements militaires : « Dès 2018, nous augmenterons notre effort de 20 %. Le budget sera porté à 34,2 milliards d’euros dès 2018. Aucun budget autre que celui des armées ne sera augmenté. » Mais l’immense paradoxe c’est qu’une crise majeure soit survenue à propos d’une réduction de 180 millions du budget des armées, alors que des milliards sont consacrés à l’arme nucléaire qui s’avère parfaitement incapable d’éradiquer les menaces terroristes. À aucun moment, dans aucun conflit, non seulement l’emploi mais la menace même de l’arme nucléaire ne sauraient être envisagés. Ils sont véritablement im-pensables, étant donné l’ampleur de la catastrophe humanitaire qui serait provoquée par tout usage de cette arme de destruction aveugle.

 

 

On connaît l’affirmation du Président François Mitterrand : « L’arme nucléaire, c’est moi ! ». Pour sa part, Emmanuel Macron entend faire comprendre au monde entier que « l’arme nucléaire, c’est lui !. » Cette priorité politique et stratégique affichée par le Président de la République en faveur de l’arme nucléaire est d’une gravité exceptionnelle qui est décisive pour mettre en échec la politique de renouveau qu’il voudrait conduire. Elle constitue une faute et une erreur qui impliquent la négation et le reniement des valeurs éthiques qui fondent la civilisation. Et cela d’autant plus qu’elle semble bénéficier d’un consensus populaire. Au demeurant, il ne s’agit que d’un consensus par défaut dès lors qu’aucun débat démocratique n’accompagne ce choix. Et, pendant ce temps, les clercs, qu’ils soient religieux ou laïcs, continuent de trahir leur mission en s’accommodant de la préméditation du crime contre l’humanité qui fonde la dissuasion nucléaire.

 

 

« Le prestige, déclarait M. Ban Ki-Moon, le Secrétaire général des Nations Unies, lors de l’allocution qu’il prononça à Hiroshima le 6 août 2010, appartient non pas à ceux qui possèdent des armes nucléaires, mais à ceux qui y  renoncent. »  Il est mal-heureux que le Président Macron se trompe de prestige.

 

 

* Philosophe et écrivain

Auteur  de Libérer la France des armes nucléaires, 2014, Chronique Sociale.

www.jean-marie-muller.fr

E. Macron au Congrès de Versailles

E. Macron au Congrès de Versailles

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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 09:24
Le Pape François, place Saint Pierre, lâche une colombe symbole de paix - RV

Le Pape François, place Saint Pierre, lâche une colombe symbole de paix - RV

Au début de cette nouvelle année, je présente mes vœux sincères de paix aux peuples et aux nations du monde, aux Chefs d’État et de Gouvernement, ainsi qu’aux responsables des communautés religieuses et des diverses expressions de la société civile. Je souhaite la paix à chaque homme, à chaque femme ainsi qu’à chaque enfant et je prie pour que l’image et la ressemblance de Dieu dans chaque personne nous permettent de nous reconnaître mutuellement comme des dons sacrés dotés d’une immense dignité. Surtout dans les situations de conflit, respectons cette « dignité la plus profonde » et faisons de la non-violence active notre style de vie.

 

Voilà le Message pour la 50ème Journée Mondiale de la Paix. Dans le premier, le bienheureux Pape Paul VI s’est adressé à tous les peuples, non seulement aux catholiques, par des paroles sans équivoque : « Finalement [a] émergé d'une manière très claire le fait que la paix était l'unique et vraie ligne du progrès humain (et non les tensions des nationalismes ambitieux, non les conquêtes violentes, non les répressions créatrices d'un faux ordre civil) ». Il mettait en garde contre le « péril de croire que les controverses internationales ne peuvent se résoudre par les voies de la raison, à savoir par des pourparlers fondés sur le droit, la justice et l'équité, mais seulement au moyen des forces qui sèment la terreur et le meurtre ». Au contraire, en citant Pacem in terris de son prédécesseur saint Jean XXIII, il exaltait « le sens et l'amour de la paix, fondée sur la vérité, sur la justice, sur la liberté, sur l'amour ». L’actualité de ces paroles, qui aujourd’hui ne sont pas moins importantes et pressantes qu’il y a cinquante ans, est frappante.

 

À cette occasion, je souhaite m’arrêter sur la non-violence comme style d’une politique de paix et je demande à Dieu de nous aider tous à puiser à la non-violence dans les profondeurs de nos sentiments et de nos valeurs personnelles. Que ce soient la charité et la non-violence qui guident la manière dont nous nous traitons les uns les autres dans les relations interpersonnelles, dans les relations sociales et dans les relations internationales. Lorsqu’elles savent résister à la tentation de la vengeance, les victimes de la violence peuvent être les protagonistes les plus crédibles de processus non-violents de construction de la paix. Depuis le niveau local et quotidien jusqu’à celui de l’ordre mondial, puisse la non-violence devenir le style caractéristique de nos décisions, de nos relations, de nos actions, de la politique sous toutes ses formes !

 

Pour lire la suite du message : un clic vers Radio Vatican

Pour lire le message de Jean-Marie Muller au sujet de ce message : Promouvoir la non-violence, un clic vers son site.

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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 08:24

Sur son blog, Alain Refalo retrace les 50 ans d'engagements de Jean-Marie MULLER :

 

Il y a 50 ans, le 10 octobre 1966, Jean-Marie Muller donnait sa toute première conférence publique à Orléans sur le thème « La violence et l’évangile » dans le cadre d’une rencontre oecuménique à laquelle participait notamment l’évêque d’Orléans Guy Riobé et le pasteur Miroglio, responsable de l’Eglise réformée d’Orléans. Jeune professeur de philosophie, il est alors âgé de 26 ans, Jean-Marie Muller y faisait le constat que « le monde est en état de violence » et qu’ « il est menacé par la violence jusque dans son existence même ». Il posait alors cette question qui demeure toujours d’actualité : « Face à cela, que devons-nous faire, que pouvons-nous faire ? » C’est précisément à ces questions cruciales que Jean-Marie Muller ne cesse de réfléchir depuis cinq décennies en s’efforçant de relever le formidable défi que nous lance la non-violence.

 

 

Jean-Marie Muller, 50 ans d’engagements au service de la non-violence

Nous vous invitons vivement à lire la totalité de cet article sur le blog d'Alain REFALO. Clic ! 

 

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 21:07

Chers amis,

....

Je voudrais vous remercier d'avoir contribué à nous transmettre la lettre de Jean-Marie Muller et d'avoir rendu possible le jaillissement d'un ressourcement de la petite fille Espérance, grâce aux réponses de Maryse, de Toinette et de Rachel depuis l'Inde, où elle réalise justement ce qu'il est urgent de donner à notre humanité, face au déferlement de la violence (...)

Et voici, dans le même sillage qu'arrive un mail des Vosges. 

Les Soeurs Denise, (dont une soeur d'Alphonse Georger) réagissent dans le même sens que celui que nous essayons d'étayer.

Voici le très beau mail qu'elles ont envoyé. 

Tout cela nous prépare beaucoup à notre voyage en direction de Midelt et contribue humblement à cultiver en nous et entre nous, le climat de la non-violence, dont nous avons tous tant besoin.

Est ce que ça ne serait pas trop vous demander de mettre tous ces documents sur le blog, quand vous le pourrez:

- la lettre de Jean-Marie

- les réponses de Maryse, Toinette et Rachel

- Et cette dernière lettre des Soeurs Denise sur laquelle il y a un lien sur : "Attentats: Repenser notre rapport au monde"

Cela suscitera sans doute encore d'autres réactions afin de travailler à la culture de la non-violence. Nous sommes en train de préparer un temps très fort dans ce sens: le jeûne du 6 au 9 août, la pose de la plaque, les rencontres très riches que nous allons vivre, fortifiées par les conférences qui vont nous être données.

Et puis, quand vous le pourrez, (et tant que nous y sommes) pouvez-vous rajouter: Oh ! Ce qu'il est beau ce tas de fumier !

Grosses bises fraternelles.

A la revoyotte 

Lulu et Rosaline

 

Bonjour, Jean Marie,

Après avoir lu votre "faire part", nous continuerons d'avoir confiance en l' "HOMME", en nos consciences...et nos ginkgos bilobas, bien enracinés dans la terre, et nos espoirs en un monde meilleur, demain.

Bien amicalement, à tous.

Maryse 

 

Plantation du ginkgo biloba à Dampierre

Plantation du ginkgo biloba à Dampierre

Merci Maryse, de sauver du feu nucléaire la petite sœur Espérance.
 
Aujourd'hui plus que jamais, nous partageons cette volonté tenace, rendue plus facile dans la solidarité.
  • Après Dampierre, St Maur, Saligney, la commune de Pesmes souhaite la plantation d'un Ginkgo biloba.
  • Nous avons avancé dans notre pratique non-violente au sein du groupe,
  •  Le groupe EELV Bourgogne-Franche-Comté me sollicite pour organiser un atelier sur la Non-Violence à leur congrès d'octobre,
que de signaux positifs, modestes mais réels, se manifestent à nous  (et n'est-ce pas cela-même, la "petite fille Espérance" ?)
 
La Prière de Charles Péguy « La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’Espérance » : 

« La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’Espérance. La Foi ça ne m’étonne pas. Ce n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans ma création. La Charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas. Ça n’est pas étonnant. Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres. Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’Espérance. Et je n’en reviens pas. L’Espérance est une toute petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière. C’est cette petite fille de rien du tout. Elle seule, portant les autres, qui traversa les mondes révolus. La Foi va de soi. La Charité va malheureusement de soi. Mais l’Espérance ne va pas de soi. L’Espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bienheureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce. La Foi voit ce qui est. La Charité aime ce qui est. L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera. Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. Sur la route montante. Traînée, pendue aux bras de des grandes sœurs, qui la tiennent par la main, la petite espérance s’avance. Et au milieu de ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner. Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher. Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle. Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres. Et qui les traîne, et qui fait marcher le monde. Et qui le traîne. Car on ne travaille jamais que pour les enfants. Et les deux grandes ne marchent que pour la petite ». 

 

Antoinette 

 

Messages d'espérance

Bonjour Jean-Marie,

 

Pardonne-moi, je me permets de te répondre et de te tutoyer comme si nous nous connaissions depuis longtemps, mais Lulu me parle tellement de toi, que j'ai l'impression de te compter dans mes proches, même si je ne te l'ai jamais signifié.

Je viens de lire ta lettre, qui me rend très triste. 

Et à la fois je comprends, qu'après autant d'années de lutte, la petite fille Espérance semble être malade et bien fragile.

Toutefois, je voudrais répondre à une de tes interpellations: Où sont les clercs?

Je suis actuellement en Inde, à Indore (ouest).

Et je vis aujourd'hui le 24e anniversaire de la création d'USM, Universal Solidarity Mouvement, fondé par Varghese Alengaden, qui est toujours présent.

Les clercs sont là !

Tant ! Tant de personnes, et parmi eux, tant de jeunes de 15-16ans, qui après avoir suivi une formation de "leadership pour la paix", agissent, en ayant pris des résolutions et en agissant à leur échelle ! Tant d'actions se répandent ici ! Pour tous sujets. (Celui du nucléaire pourrait en faire partie.)

Les consciences sont en sommeil, oui...

Mais à certains endroits de la planète, elles se réveillent ! Tu connais l'Inde et je sais que tu as reçu là-bas un prix très beau l'année dernière.

La petite fille espérance te demande de ne pas laisser s'éteindre la dernière étoile qui reste...

Et de la protéger, d'en prendre soin, pour qu'elle se répande à nouveau...

 

Elle est venue en voyage avec moi, je lui dis de revenir en France au plus vite..

Te chuchoter ce beau message.

 

Bien amicalement,

 

Rachel

 

Merci Rachel, tu as su trouver les mots qui je l'espère redonneront de la force à Jean-Marie. Il est découragé, malheureux et cela nous fait de la peine.
Merci d' avoir renvoyé en France la petite fille Espérance, on a tous besoin d'elle et on va se battre pour ne pas la laisser mourir.
God blessed you !
Best regards
Rosaline
Chère Rosaline,
 
Quelle richesse que les messages que vous nous avez adressés ! MERCI !
 
L'analyse de Jean-Marie Muller ne peut que secouer la conscience des disciples de Jésus dont nous nous réclamons ! La petite fille Espérance vacille ! Pourtant, au milieu du tragique de notre monde, elle est présence ; elle est le moteur de tant d'engagements d'hommes et de femmes pour qu'advienne un monde plus humain !
 
Vos relations avec des connaissances qui œuvrent en Inde, visant l'éducation des jeunes qui s'impliquent progressivement dans une filière humanitaire pour s'y donner totalement ! Quel souffle d'humanité ;  il ne peut que les faire grandir et avoir un impact sur leur entourage, voire leur pays !..
 
Et puis, il y a ces voix qui semblent crier dans le désert quand elles dénoncent les injustices criantes qui accablent la grande Humanité ! Nous soutenons François, notre Pape, de tout notre cœur pour que ses appels pour combattre la haine, les violences... trouvent un écho dans le cœur et l'agir de tous nos frères les hommes.
 
Et combien souhaiterait-on que nos responsables d'Eglise sortent de leur frilosité pour
condamner la fabrication et le commerce des armes, en particulier nucléaires.
Nous sommes solidaires d' associations qui luttent et s'investissent pour leur abolition et l'arrêt des constructions en cours. Hommes de Foi en l'Humanité ! 
 
Me vient en mémoire ces trois religieuses dominicaines des Etats-Unis qui furent emprisonnées pour avoir manifesté et dénoncé les armes nucléaires en pénétrant simplement sur un site de fabrication. Il y a de cela une dizaine d'années. De 2 à 3 ans pour certaines, furent leurs temps d'incarcération dans des maisons d'arrêt différentes. Notre congrégation, via sa commission Justice et Paix,  a pu leur témoigner par la prière et des échanges de correspondance notre solidarité dans leur combat exemplaire. Lors d'un deuxième emprisonnement, l'une a du être hospitalisée,
puis est décédée ! Femmes d’Évangile pour un monde de Paix ! 
 
Je me permets de vous communiquer une tribune intéressante parue dans le journal Le Monde,  parvenue via le Mouvement de la Paix : "Attentats: Repenser notre rapport au monde"
 
....
 
Nous vous embrassons
Denise et Denise
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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 13:36

Jean-Marie Muller*

 

Le 14 juillet 2016

 

En 1957, Jean Lurçat (1892-1966) réalise une tapisserie qui représente L’Homme d’Hiroshima : celui-ci, affirme-t-il, « a été brûlé, dépouillé, vidé par la bombe… Mais avec lui, ce sont toutes nos raisons de vivre qui ont été saccagées… » Parmi la pluie de ruines qui tombent autour de son personnage, figure « La Croix », ce qui signifie que la bombe a provoqué la déliquescence du christianisme. « La bombe n’épargne aucune idéologie, aucun système… Elle anéantit toutes les pensées de l’homme, tout le patrimoine culturel commun… »

 

L'homme d'Hiroshima (Jean Lurçat 1957)

L'homme d'Hiroshima (Jean Lurçat 1957)

Le 8 août 1945, deux jours après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, Albert Camus écrit : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie . » Il conclut : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous percevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison  . » Mal-heureusement, face aux gouvernements qui ont choisi l’enfer, les peuples ont renoncé à leur faire entendre raison…

 

En 1946, Bernanos écrits plusieurs articles qui stigmatisent la bombe atomique comme une dérive de l’intelligence à laquelle l’homme raisonnable ne peut qu’opposer l’objection de sa conscience. Selon lui, le plus grand danger, ce n’est pas que la bombe atomique détruise l’humanité, mais quelle « détruise la raison humaine en anéantissant l’humanité raisonnable  ». La bombe crée un « ordre inhumain » qui doit être refusé : « Au monde de la bombe atomique, on ne saurait déjà plus rien opposer que la révolte des consciences, du plus grand nombre de consciences possible . » Force nous est de reconnaître que l’appel de Bernanos à l’insurrection des consciences n’a pas été entendu. Les hommes – du moins le plus grand nombre d’entre eux - ne se sont pas révoltés, ils se sont habitués, résignés, accommodés, adaptés, soumis. Ils ont démissionné. Ils ont accepté l’inacceptable.

 

Avant même qu’aucune bombe atomique n’ait explosé, la préméditation du crime contre l’Humanité et la Civilisation qui fonde la dissuasion nucléaire consacre le reniement et la négation de toute morale, de toute éthique, de toute philosophie et de toute sagesse. Une fois que nous avons accepté de consentir au meurtre nucléaire, c’est toute la morale publique qui se trouve gangrenée. La civilisation s’effondre et toutes nos espérances dans l’Humanité deviennent douteuses. En outre, la menace de l’explosion accidentelle ou délibérée d’une bombe dont les conséquences humanitaires seraient irréparables est bien réelle. Compte tenu de la modernisation des arsenaux nucléaires, l’horloge de l’Apocalypse (ou horloge de la fin du monde), créée en 1947 par des scientifiques atomistes de l’Université de Chicago, a été avancée de 2 minutes le 22 janvier 2015 et affiche désormais minuit moins trois.

 

Si les peuples se sont tus, c’est tout particulièrement parce que les clercs eux-mêmes, dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées qui fondent l’Humanité de l’Homme, ont gravement trahi leur mission. Parmi les clercs, ceux qui se réfèrent à l’Évangile chrétien ont une mission dont l’importance est décisive. Selon Julien Benda, les hommes d’Église sont « les clercs par excellence ». Non pas parce que l’Évangile serait la parole de Dieu qui devrait s’imposer à tous les hommes, mais parce qu’il est la parole de l’Homme qui exprime les aspirations spirituelles universelles qui donne sens à l’existence de tout être humain. Mal-heureusement, les clercs chrétiens se sont eux-mêmes résignés à la menace de l’apocalypse nucléaire qui pèse sur notre société. Certes, d’autres clercs pourraient et devraient s’exprimer. Mais où sont les clercs des autres religions ? Où sont les clercs de l’université française ? Où sont les clercs d’une laïcité authentique ? Et où sont les clercs d’une écologie conséquente ? Et, encore, où sont les clercs d’une vraie gauche ?

 

Bien sûr, sans attendre la parole des clercs, les citoyens ont la liberté de penser et d’agir selon leur conscience en s’organisant au sein de la société civile pour affirmer leur dissidence éthique et politique avec la dissuasion nucléaire. Mais le pouvoir de leur parole au sein de l’opinion publique, leur capacité de se faire entendre auprès des pouvoirs publics sont sans commune mesure avec ceux des clercs. Sans le concours de ces derniers, les citoyens risquent fort de demeurer impuissants pour faire céder les gouvernements. Qui saurait nier le retentissement international considérable qu’aurait une déclaration solennelle des évêques français en faveur de l’abandon unilatéral par la France de son arsenal nucléaire ?

 

Pour ma part, j’ai longtemps espéré que les évêques de France auraient l’audace évangélique et le réalisme politique de dénoncer la dissuasion nucléaire et de préconiser le désarmement nucléaire unilatéral de la France. Aujourd’hui, tout me laisse penser que je dois renoncer à cette espérance. Interprétant à l’envers la sagesse supposée des « trois petits singes », ils ont décidé d’être aveugles, d’être sourds et d’être muets devant le Mal nucléaire. Si les évêques français dénonçaient la dissuasion nucléaire française, probablement que le gouvernement n'y renoncerait pas immédiatement. Mais eux-mêmes seraient désarmés alors qu'aujourd'hui ils sont eux-mêmes armés.

 

Luc Ravel, évêque aux armées, le 13 février 2014, lors d’une audition  devant la Commission de la défense de l’Assemblée Nationale, précise que l’Église appelle à un « désarmement mondial, multilatéral, progressif et simultané » ; mais il ne s’agit là que d’un vœu pieu qui n’engage strictement à rien et ne peut avoir aucun impact sur la réalité. Il affirme ensuite « qu'en l'état du monde d'aujourd'hui, le nucléaire et la dissuasion sont nécessaires ». À l’évidence, cette nécessité militaire efface l’exigence évangélique. Quand tout est dit, l’arme nucléaire n’est pas une arme légitime de défense, mais une arme criminelle de terreur, de destruction, de dévastation et d’anéantissement Au-delà de l’im-moralité intrinsèque de l’acte nucléaire, il est essentiel de prendre conscience de son in-faisabilité substantielle. À aucun moment, dans aucune crise internationale, la menace de l’emploi de l’arme nucléaire ne pourrait être opérationnelle. À l’arme nucléaire, l’homme raisonnable, l’homme moral, l’homme spirituel, l’homme sage, l’homme enfin ne peut qu’opposer un non catégorique et définitif qui exige le désarmement unilatéral de son pays.

 

En 2014, l’Institut catholique  de Paris, la commission Justice et Paix France et le mouvement Pax Christi France ont publié un livre intitulé La paix sans la bombe ? Dès l’introduction, il est clairement affirmé que « ces analyses ne concluent pas à la nécessité d’un abandon unilatéral de l’arme nucléaire ». Il est précisé : « Le nucléaire militaire est sans doute une réalité durable ; sa disparition ne pourra résulter que de décennies d’efforts internationaux concertés. » Des décennies ! Autant dire une éternité ! Ce qui signifie qu’en attendant des lendemains improbables qui chanteront le désarmement mondial, les citoyens français sont invités à s’accommoder de la dissuasion nucléaire fondée sur la préméditation d’un crime contre l’Humanité…

 

D’autres événements sont survenus qui confirment que les évêques ont décidé de se taire. Après avoir tenté de dialoguer avec nombre d'entre eux, j'en viens à la conviction que face à la foi nucléaire, ils n’oseront pas l’apostasie. Le silence des évêques  est d’autant plus grave qu’il ne vaut pas seulement une abstention, mais qu’il vaut une acceptation du crime nucléaire. Selon la sagesse des nations : « Qui ne dit mot, consent ». Leur silence vaut un consentement criminel au meurtre nucléaire.

 

Cette position de l’Église de France est non seulement une erreur mais c’est une faute, une faute contre l’esprit… C’est véritablement un « scandale » au sens évangélique du terme… Et le plus affligeant, ce n’est peut-être pas que désormais nous devions vivre avec la bombe, mais que nous devions vivre sans l’Espérance Évangélique… Certes, le caractère subversif intrinsèque de l’Évangile reste entier, mais, par lui-même, il est impuissant à agir dans l’histoire…

 

J’ai bien conscience que d’aucuns viendront me reprocher la dureté de mon intransigeance. J'assume cette dureté. C'est la dureté de mon opposition à l'arme nucléaire. Si je suis scandalisé, si ce scandale m’atteint au plus profond de mon être, que voulez-vous que j’y fasse ? « Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? » Ainsi se termine un entretien avec le philosophe Günther Anders . Selon lui s’accommoder de la bombe, c’est être « frappé de cécité de l’âme  ». Face à la préparation de l’apocalypse nucléaire, l’homme raisonnable est rongé par la honte : « La honte d’aujourd’hui : la honte de ce que des hommes ont pu faire à d’autres hommes ; la honte aussi, donc, de ce qu’ils peuvent encore aujourd’hui se faire, donc aussi de ce que nous pouvons nous faire les uns aux autres, donc la honte d’être aussi un homme . » Ce qui désespère Anders, c’est d’être dans la situation de ne pouvoir rien faire d’autre, jour après jour, année après année, que d’alerter la conscience de ses contemporains devant la menace d’apocalypse nucléaire qui pèse sur le monde alors même que ceux-ci restent sourds à ses appels et s’enferment dans une attitude d’irresponsabilité. Je dois avouer que j’en suis arrivé là… Je suis désespéré de voir la société française prisonnière des armes nucléaires dans l’indifférence générale.

 

Victime des radiations de la bombe d’Hiroshima, la petite fille espérance a contracté un cancer nucléaire. Elle aurait pu guérir si le mal avait été soigné à temps. Mais les hommes ne s’en sont pas souciés et, aujourd’hui, la petite fille espérance est en train de mourir de son cancer nucléaire…

 

* Philosophe et écrivain.

Auteur notamment de  libérer la France des armes nucléaires, Chronique Sociale, Lyon, 2014.

Lauréat 2013 du Prix international de la fondation indienne Jamnalal Bajaj pour la promotion des valeurs gandhiennes.

Site personnel : www.jean-marie-muller.fr

 

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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 13:37

La vie reprend... Lulu est dans son nouveau chez lui... 

Voici une lettre qu'il a écrite le 20 mai. Merci à Appoline pour les photos.

Chanteau dans le Loiret, le 20 mai 2016

 

COMME UNE TAPISSERIE DE LURCAT

 

Après la célébration dans l'église du village de la vie et de la mort de Jean-Paul, après l'appel adressé à ses enfants et petits-enfants, ainsi qu'à nous tous à continuer ce qu'il a commencé, nous venons à la maison familiale vivre un moment de partage, d'une profonde fraternité.

 

Ce qui me marque intensément, c'est la présence de tous ces gens du village de Chilleurs-aux-bois, de tous les membres de la famille de Jean-Paul et Jeannine, et aussi de la famille de Michèle ... des collègues de travail d'Esther et d'Arnaud, venus de Charix dans l'Ain. Je suis heureux de retrouver Jean-Baptiste, professeur et artisan et de parler avec lui sur "l'élévation" dans  laquelle nous sommes interpelés par la médiation des escaliers qu'il fabrique.

 

D'autant plus que nous assistons à la rupture de tant de réalités structurantes de notre humanité, qui nous font nous casser la figure les uns aux autres et dégringoler dans des situations enfermantes.

 

Et nous voilà partis avec ma nièce Esther et Apolline sa filleule âgée de 17 ans, en direction de Chanteau, village distant de 20km, chez Jean-Marie et Hélène Muller ... En arrivant dans la cour, la joie de nous retrouver est grande pour Jean-Marie et moi, tant nous nous sentons en profonde communion dans la recherche de cette voix de la non-violence. Elle est, pensons-nous humblement, la seule possibilité donnée à notre humanité, de trouver une issue, une porte de sortie, la porte de sortie de notre enfer-me-ment, afin de trouver le centre vital qui va nous permettre de nous libérer.

 

Je présente à Jean-Marie ma nièce Esther et sa filleule Apolline. Jean-Marie sait, par un appel téléphonique que je lui ai adressé, que nous arrivons de l'enterrement  de Jean-Paul. Esther et Apolline savaient, durant notre court trajet, qu'elles m'emmenaient chez Jean-Marie Muller. Durant nos rencontres familiales ou à l'occasion de campements dans les plateaux du Jura, Esther m'avait souvent entendu parler de Jean-Marie et de la non-violence. Mais qui est Jean-Marie aux yeux d'Apolline ? Un de mes amis, dont la relation m'est précieuse. Mais Apolline ne se doute pas de tout ce que cette relation a comme conséquences dans ma vie. Il y a ce qu'a écrit Jean-Marie, il y a ce qu'on dit à propos de Jean-Marie et il y a ce dont on voudrait que nos mots explicatifs soient porteurs. J'ai balbutié dans la voiture quelques mots à Esther et à Apolline, afin de traduire la place que Jean-Marie tient dans mon cœur et dans ma vie depuis 1969 ... date du procès d'Orléans. J'avais appris l'existence de ce procès par Christiane Meyer, venue nous voir à la cure Notre Dame de Dole, où j'étais jeune vicaire depuis 3 ans. Nous formions là une équipe de prêtres avec Noel Girardet, Maurice Roux, Michel Damnon, Maurice Petit, Maurice Vandel ... Nous avions comme curé notre ancien supérieur du petit séminaire de Vaux: François Chaignat. Christiane était venue nous dire : " Je suis cousine de Jean-Marie Muller ... qui avec les prêtres Desbois et Perrin, sont en train de renvoyer leurs livrets militaires ... Ils veulent obtenir le statut d'objecteurs de conscience ... ce qui leur est refusé, parce qu'ils ont fait leur service militaire. Un procès leur est donc fait. L'évêque d'Orléans Guy Riobé les soutient. Est-ce que vous voulez vous solidariser dans ce soutien en signant cette pétition. Nono et moi nous avions signé, ainsi que Gaby Maire, Pierre Demoulière, (que je retrouverai au Brésil sur les pas de Gaby en 1999)

 

Quarante-six ans après, qu'est-ce que je suis heureux, d'avoir signé cette pétition !

Oui, il y a ce que l'on dit d'un ami écrivain quand on le présente à d'autres de nos amis, on voudrait tellement que les amis en question se mettent un jour à se nourrir de ce qu'écrit cette personne, et de sa pensée si nécessaire à notre humanité, de son dynamisme, de sa force de conviction. Il y a les mots pour dire tout cela, mais en même temps il y a la quête de signes autres que nos mots, afin de corroborer ce que l'on balbutie. On voudrait tellement convaincre en même temps que respecter.

 

Je me trouvais dans cette situation, lorsque Jean-Marie nous disait d'entrer et qu'ensemble, nous franchissions le seuil de la maison, avec ma nièce Esther et sa filleule Apolline. Je sais qu'elles ne vont pas pouvoir rester longtemps ... Elles vont devoir repartir rejoindre la famille à Chilleurs aux Bois.

 

C'est alors qu'il me vient l'idée de demander à Jean-Marie, s'il veut bien offrir à Apolline et à Esther, ce cadeau qu'il m'a fait il y a deux ans, quand j'étais venu les voir, lui et sa famille, à mon retour de Palestine-Israël ... Mon voyage avait consisté à marcher de Dampierre à Bethléem pour faire avancer la paix en nous démunissant en France de nos armes nucléaires de manière unilatérale ... J'étais venu chez Jean-Marie et Hélène pour leur signifier ma reconnaissance profonde pour la manière dont ils m'avaient alimenté tout au long de cette marche ... et aussi pour tout ce que j'avais pu boire, grâce à eux, à la source de la non-violence ... particulièrement pour tout ce qui m'était parvenu par les livres que Jean-Marie a écrit sur la non-violence et sa stratégie.

 

Et il y a un endroit dans la maison de Jean-Marie et Hélène, et c'est dans le grenier sous le toit, où sont étagés et sertis, comme des filaments, incrustés dans une merveilleuse tapisserie aux nombreux fils d'or, les livres que Jean-Marie a écrits. Ils sont au cœur d'étagères qui n'en finissent pas d'aller rejoindre les murs de chaque côté qui font tenir la maison. Mais peut-être que ce sont les livres qui font tenir les murs de la maison, tellement ils sont porteurs d'une pensée si nécessaire et vitale à notre humanité, je pense à la prestigieuse tapisserie de Lurçat, nous appelant à barrer la route au péril nucléaire.

 

Je demande à Jean-Marie : " Tu voudrais bien montrer ta bibliothèque à nos amies Esther et Apolline" - " Bien volontiers ..." Et nous voilà, grimpant par les escaliers de bois que nous entendons s'émouvoir de notre arrivée, par les bruissements qu'ils émettent ... Ils nous préparent à l'émerveillement qui ne tarde pas à jaillir de l'écarquillement des yeux et des balbutiements de la bouche d'Apolline et d'Esther, et aussi de mon être tout entier, au moment où nous entrons de plein pied dans le grenier. Je devine que cela serait un signe profond de notre reconnaissance, adressé à Jean-Marie, pour le travail de penseur qu'il réalise en cet endroit-laboratoire depuis plus de 40 ans. 

 

Photos prises par Appoline
Photos prises par Appoline
Photos prises par Appoline

Photos prises par Appoline

C'est là qu'est venue aboutir la réalisation de son 1er livre : " L'Evangile de la non-violence", qui va marquer tant de gens à travers la France tout d'abord, et puis le monde entier au fur et à mesure qu'il en fera le tour, grâce aux traductions qui s'en réaliseront. Je suis heureux de voir Jean-Marie, mettre la main dessus ce livre dans l'immédiat que j'en prononce le titre.

 

Je dis à Apolline : " Le plus tôt que je pourrai Apolline, je me débrouillerai pour t'en procurer un exemplaire, car hélas, il n'est plus édité. Je demanderai à Maggy de nous le trouver par Internet" Je trouve très beau aussi le moment, où dans la continuation de  notre contemplation commune, Jean-Marie empoigne le livre : " Désarmer les dieux" et qu'il nous dit avec une joie profonde et sûrement avec plus qu'un brin de fierté: "En voici la traduction en Arabe." Je pense en moi-même: C'est tellement important quand on a 17 ans comme toi, Apolline et que l'on est à la recherche du Dieu qui soit source d'Amour et non pas affublé de puissance destructrice et annihilante de ceux que l'on fait passer pour être nos irréductibles ennemis."

 

Esther est la marraine d'Apolline. Pendant que sa filleule se déplace d'un bout à l'autre des étagères afin de prendre des photos de quelques-uns des très nombreux livres qui ont été travaillés, compulsés par Jean-Marie, afin d'en produire les siens, Esther demande discrètement à Jean-Marie : " Quel est le 1er livre écrit par vous, que je pourrai offrir à ma filleule ?" Il lui répond" Le dictionnaire de la non-violence" Au moment où Apolline revient vers nous, je suis heureux de lui présenter le livre que Jean-Marie a écrit sur les moines de Tibhirine. Grâce à la couleur bleue de la couverture, je l'ai repéré sur l'étagère centrale de la bibliothèque. Avec beaucoup d'émotion, je dis à Apolline et Esther, que Jean-Marie l'a dédicacé à la mémoire de Gabriel Maire, prêtre français, assassiné le 23 décembre 1989 à Vitoria au Brésil. Gaby Maire est l'ami avec qui j'ai fait tout mon petit et grand séminaire dans le Jura. Comme les moines de Tibhirine, sa vie ne lui a pas été dérobée. Il l'avait donnée et offerte à la ressemblance de Jésus.

 

Je demande à Jean-Marie de nous épeler les noms des personnes dont il a écrit la vie et qui ont été les témoins artisans de la non-violence qui seule peut faire tenir le monde. Nous entendons les noms prestigieux et humbles en même temps, de Gandhi, de César Chavez, de Martin Luther-King, de Simone Weil, de Guy Riobé, de Jacques Gaillot, des moines de Tibhirine, de Pierre Claverie et de son chauffeur Mohamed, de Gaby Maire, des religieuses Léonie Duquet et Alice Domon ... et de beaucoup d'autres qui se sont nourris et alimentés dans le sermon sur la montagne de Jésus, dont Gandhi disait aux chrétiens que nous essayons d'être: " Vous avez dans l'évangile de Matthieu la mine qui contient les trésors capables de structurer notre humanité ... Il est urgent d'aller y creuser et y puiser... "

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 15:29

Abbaye d’Acey le 23 avril 2016

 

Cher Jean-Marie

 

C’est à l’abbaye cistercienne d’Acey que me parvient, grâce à des amis du mouvement A.D.N.-M.A.N., le message que tu nous adresses à ton retour de Rome, de la conférence internationale intitulée : « Non-violence et Paix juste, une contribution à la compréhension de la non-violence et à l’engagement envers celle-ci de la part des catholiques ».

 

J’étais venu à Acey où en me reposant je fais ramasser en moi dans la prière le témoignage de la non violence des moines de TIBHIRINE, en lisant le livre qui vient de paraître « Tibhirine : l’Héritage ». Comment ramasser les graines de cet héritage de non violence et l’ensemencer dans la terre de nos jardins intérieurs et communaux ? Et c’est au moment de la prière des complies, hier soir :

« Maintenant tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix »

que le frère Benoît me communique ton message où tu nous donnes quelque chose, comme tu le dis, « qui s’apparente à une véritable révolution copernicienne », où vous dites, et c’est un acte : «  Nous croyons qu’il n’existe pas de guerre juste. »

 

J’ai tout de suite chanté en mon cœur le Magnificat. Ce chant est révolutionnaire où il est dit de Dieu « qu’il renverse les puissants de leur trône et qu’il élève les humbles, qu’il comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides », et que c’est à cela que nous devons nous atteler pour que chaque homme et femme puisse trouver sa place de manière non violente, car plus rien ne justifie quelque guerre que ce soit.

 

Place première doit être faite aux migrants, aux affamés. Ce n’est pas dans l’utilisation de l’argent avec un profit effréné et non humain que nous ferons le monde. Il nous faut nous organiser de manière non violente. Aux pauvres et aux  blessés de la vie nous devons dire, comme je te l’ai souvent entendu dire : « Après vous ».

 

A Hélène et à toi Jean-Marie,  à vos enfants et petits-enfants je vous dis toute mon amitié fraternelle et reconnaissante pour le don que vous nous offrez. Comme je suis bien heureux que tu sois allé « acteur » à Rome à cette conférence. Tu te souviens quand nous en parlions il y a deux ans ? Nous espérions humblement …C’est inouï ce qui en sort. C’est merveilleux comme tous ces membres de la conférence, et toi, vous nous permettez de ressourcer et renforcer notre espérance, la présence de la petite fille espérance dans non luttes non-violentes. S’ouvre devant nos yeux le seul chemin qui puisse libérer notre humanité : celui-là de la non violence

 

Je vous embrasse chers Jean-Marie et tous les tiens, de tout mon cœur d’ami profondément reconnaissant

Lulu      

 

conférence de Rome : photo du web

conférence de Rome : photo du web

Faire prévaloir l’Évangile de la non-violence

 

dans la pensée et l’action de l’Église

 

Jean-Marie Muller*

 

À l’initiative du Conseil Pontifical Justice et Paix et de Pax Christi International s’est tenu à Rome du 11 au 13 avril 2016 une conférence internationale intitulée « Non-violence et paix juste : une contribution à la compréhension de la non-violence et à l’engagement envers celle-ci de la part des catholiques. » Nous nous sommes retrouvés quelque quatre-vingts participants venant d’Afrique, des Amériques, d’Asie, d’Europe, du Moyen-Orient et d’Océanie. Notons la présence de plusieurs évêques et de nombreux théologiens. Dès avant le début  de cette rencontre, nous avions reçu une note qui précisait clairement qu’il était urgent de repenser la compréhension catholique de la non-violence.

 

Pendant ces trois jours, dans une ambiance particulièrement chaleureuse, nous avons pu partager nos réflexions et nos expériences. Nous avons été unanimes pour affirmer que tout au long de sa vie Jésus a témoigné de la non-violence et que les Chrétiens avaient l’obligation morale de devenir eux-mêmes des témoins de la non-violence. 

 

Le pape François a adressé aux participants un message qui a été lu par le Cardinal Peter Turkson, Président du Conseil Pontifical Justice et Paix. « L’humanité, affirme François, a besoin de rénover tous les meilleurs outils à sa disposition pour aider les hommes et les femmes d’aujourd’hui à réaliser leurs aspirations pour la justice et la paix. En ce sens, vos idées sur la revitalisation des outils de non-violence, et de non-violence active en particulier, seront une contribution nécessaire et positive. C’est ce que vous vous proposez de faire en tant que participants à la Conférence de Rome. » Il précise : « Dans notre monde complexe et violent, c’est une entreprise véritablement formidable de travailler pour la paix en vivant la pratique de la non-violence ! (…) Nous pouvons nous réjouir à l’avance de l’abondance des différences culturelles et de la variété des expériences de vie parmi les participants à la Conférence de Rome et celle-ci ne fera qu’augmenter le niveau des échanges et contribuer au renouveau du témoignage actif de la non-violence comme une « arme » pour réaliser la paix. »

 

La Conférence a adopté un document qui appelle l’Église catholique à s’engager à faire prévaloir l’importance centrale de « l’Évangile de la non-violence ». Ce qui est remarquable, et probablement décisif, c’est que les participants ne se contentent pas d’ajouter un paragraphe sur la non-violence dans la doctrine de la légitime violence et de la guerre juste, mais qu’ils remettent en cause cette doctrine au nom de l’exigence de non-violence. « Ceux d’entre nous, est-il affirmé, qui se situent dans la tradition chrétienne sont appelés à reconnaître le caractère central de la non-violence active dans la vision et le message de Jésus. (…) Ni passive, ni faible, la non-violence de Jésus était le pouvoir de l’amour en action. De manière claire, la Parole de Dieu, le témoignage de Jésus, ne devraient jamais être utilisés pour justifier la violence, l’injustice et la guerre. Nous confessons qu’à maintes reprises le peuple de Dieu a trahi ce message essentiel de l’Évangile en participant à des guerres, à la persécution, l’oppression, l’exploitation et la discrimination. »

 

Et puis vient ce passage décisif : « Nous croyons qu’il n’existe pas de « guerre juste ». Trop souvent la « doctrine de la guerre juste » a été utilisée pour approuver la guerre plutôt que pour l’empêcher ou la limiter . Le fait même de suggérer qu’une « guerre juste » est possible mine l’impératif moral de développer les moyens et les capacités nécessaires pour une transformation non-violente du conflit. Nous avons besoin d’un nouveau cadre éthique qui soit cohérent avec l’Évangile de la non-violence. »

 

Dans leurs conclusions, les participants appellent à ne « plus utiliser ni enseigner la « théorie  de la guerre juste », mais à « promouvoir les pratiques et les stratégies non-violentes (la résistance non-violente, la justice restaurative, la protection civile non armée, la transformation des conflits et les stratégies de construction de la paix) ». Soulignons également qu’il est demandé de plaider pour « l’abolition des armes nucléaires » Enfin, les participants « appellent le Pape François à partager avec le monde une encyclique sur la non-violence et la paix juste ».

 

Le malheur, jusqu’à présent, était que l’Église, d’une part, prêchait l’amour et, d’autre part, justifiait la violence. Entre ces deux discours, il y avait un vide immense, la partie manquante étant précisément la non-violence. La Conférence de Rome propose de remplir ce vide.

 

Cette rencontre propose donc un renouvellement en profondeur de la pensée de l’Église sur la question de la violence qui veut rompre avec la doctrine séculaire de la guerre juste pour proposer aux Chrétiens de devenir des acteurs de la non-violence. Cette rupture qui est un ressourcement évangélique s’apparente à une véritable révolution copernicienne. Elle pourrait être décisive pour l’avenir même de l’Église.

 

 

* Philosophe et écrivain. Auteur notamment de L’évangile de la non-violence (Fayard, 1969) et de Désarmer les dieux, Le christianisme et l’islam au regard de l’exigence de non-violence ( Le Relié Poche, 2009)

Site personnel : www.jean-marie-muller.fr

 

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 18:47
Jean-Marie Muller lors de sa visite dans le Jura en avril 2015

Jean-Marie Muller lors de sa visite dans le Jura en avril 2015

par Jean-Marie MULLER*

 

Avertissement : Ce texte est une invitation au dialogue entre les partisans français du désarmement nucléaire afin que nous tentions de surmonter nos désaccords. Je prends personnellement parti, comme il est normal, mais je ne prétends pas à avoir le dernier mot sur ce sujet. Mon intention est d’ouvrir le débat et non de le clore. Chacun(e) est donc invité à s’exprimer afin qu’il dise est le dernier mot pour lui.

                                                      13 janvier 2016

 

Ces dernières années, des organisations de la société civile française ont affiché leur détermination à éliminer les armes nucléaires. Elles se rejoignent toutes pour affirmer que ces armes de destruction massive, loin de contribuer à la sécurité de leur pays, constituent en réalité une menace non seulement pour la paix du monde mais pour la survie même de l’humanité. Malheureusement, le mouvement antinucléaire français reste  divisé sur la stratégie à mettre en œuvre pour atteindre l’objectif d’un monde sans armes nucléaires. Plusieurs organisations pensent que la France doit prendre la décision d’un désarmement unilatéral, tandis que certaines autres estiment que ce renoncement doit s’effectuer dans le cadre d’une négociation internationale qui permette à tous les États dotés de l’arme nucléaire de décider ensemble un désarmement multilatéral. Cette division est fort préjudiciable, car elle est de nature à affaiblir considérablement l’efficacité de l’opposition aux armes nucléaires. La question qui se pose est donc de savoir si les différentes fractions du mouvement français d’opposition aux armes  nucléaires ne pourraient pas parvenir à surmonter leurs désaccords afin d’unir leurs forces dans une même  lutte.

 

Cette division n’est pas une fatalité, car le multilatéralisme et l’unilatéralisme ne sont pas de nature à s’opposer mais à se composer (c’est-à-dire, selon l’étymologie de ce mot à se « poser ensemble ») dans une réelle complémentarité. Les partisans de l’un ne devraient-ils pas être les partisans de l’autre ? Ce serait donc par erreur que les uns s’opposent aux autres.  Il nous faut donc chercher l’erreur. Il semble bien que l’erreur soit l’intégrisme de l’un et/ou de l’autre qui apporte la division. Dès lors, les deux parties sont mises en demeure de refuser tout tentation d’intégrisme afin de privilégier ce qui les unit par rapport à ce qui les divise et de concilier ainsi leurs deux approches. Au demeurant, il existe des différences d’appréciation légitimes, notamment en ce qui concerne les probabilités de succès de chacune des deux approches. Chacun peut ainsi garder sa préférence.

 

 Ce qui caractérise cette discorde, c’est que les désaccords ne sont pas symétriques. De leur côté, les unilatéralistes sont d’accord avec les multilatéralistes pour penser que la meilleure solution serait en effet le désarmement multilatéral de tous les États dotés, que ce soit à travers la signature d’une Convention internationale pour l’élimination des armes nucléaires ou à travers un accord en faveur d’un Traité d’interdictions des armes nucléaires. Ils sont prêts à soutenir les initiatives internationales prises à cet effet. Pour autant, ils ne pensent pas que le désarmement multilatéral soit possible dans un avenir prévisible. Dans l’absolu, le désarmement multilatéral est préférable au désarmement unilatéral, que ce soit pour la France ou pour le monde. Mais le problème ne se pose pas dans l’absolu, il se pose dans la réalité et, dans la réalité, l’objectif du désarmement unilatéral apparaît le plus crédible. Tout particulièrement, d’emblée, en récusant dès aujourd’hui la dissuasion nucléaire, il est mieux armé pour dé-sacraliser, pour dé-légitimer et pour dis-créditer l’arme nucléaire auprès de l’opinion publique. Les unilatéralistes partagent l’idéal d’un monde libéré des armes nucléaires, mais ils pensent devoir relativiser cet idéal, c’est-à-dire le relier à la réalité. C’est la raison pour laquelle ils ont la conviction qu’il est de leur responsabilité indissociablement éthique et politique d’exiger ici et maintenant le désarmement unilatéral de l’État français. L’obligation du désarmement est devenu un impératif catégorique personnel. Elle les oblige aujourd’hui. Elle ne saurait être éludée et remise à demain. Tandis que, pour leur part, nombre de multilatéralistes récusent la pertinence du désarmement unilatéral en faisant valoir à la fois la supériorité et la possibilité d’un désarmement multilatéral.

 

Il faut convenir que cette dissymétrie dans le désaccord se retrouve dans la recherche d’un accord, mais il ne devrait pas le rendre impossible. Au demeurant, nous n’avons d’autre choix que de tenter d’établir un dialogue pour élucider les termes de notre désaccord et nous efforcer de préciser les termes d’un accord possible. Ce dialogue doit au moins nous permettre de nous mettre d’accord sur « l’état des lieux » et cela est déjà appréciable.

 

Au terme de ce dialogue, nous devrions tous convenir qu’un mouvement antinucléaire français qui serait uni pour partager l’objectif du désarmement nucléaire unilatéral de la France serait plus crédible et plus fort pour exiger l’élimination mondiale des armes nucléaires.

 

Les termes de cette conciliation, c’est par principe que les multilatéralistes et les unilatéralistes s’accordent pour demander ensemble et le désarmement mondial et le désarmement national.

 

Il est donc demandé aux multilatéralistes faire le choix du désarmement unilatéral de la France. En ce sens, c’est leur demander de faire le plus grand pas vers un accord des deux parties. Mais paradoxalement, la nature même de la dissymétrie qui caractérise leur désaccord leur permet de faire ce pas. Car il ne leur est pas demandé  de renoncer à l’exigence du désarmement mondial qui fonde leur engagement. En revanche, les unilatéralistes devraient renoncer à l’exigence qui fonde leur engagement s’ils devaient faire le choix unique du désarmement mondial.

 

Un changement de la donne

Les échecs des rencontres internationales qui ont eu lieu en 2015 – qu’il s’agisse de la Conférence d’examen du TNP ou de la Session de l’Assemblée générale des Nations Unies - viennent changer la donne en ce début de l’année 2016. Ceux-là mêmes qui pensaient qu’un désarmement multinational était possible dans un délai raisonnable ne pourraient-ils pas tenir compte de ce changement de donne pour changer leur positionnement et reconnaître la pertinence du désarmement unilatéral ? Ils ne se déjugeraient pas, ils ne renonceraient pas à leur exigence d’un désarmement mondial, mais, comme il convient toujours, ils adapteraient leur stratégie au terrain. Le désarmement unilatéral deviendrait entre leurs mains un élément qui pourrait être décisif pour relancer la dynamique du désarmement mondial. Et, dans le même temps, les unilatéralistes pourraient redoubler leurs efforts pour exiger le désarmement mondial. Ainsi, le multi unilatéralisme s’avérerait plus opérationnel que le multilatéralisme.

 

Le rêve de Barack Obama

Dans le discours qu’il a prononcé à Prague le 5 avril 2009, le Président Barack Obama a « affirmé clairement et avec conviction l’engagement de l’Amérique à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires. » Soit. Mais il a pris soin de préciser : « Ce but ne pourra être atteint avant longtemps, sans doute pas de mon vivant – not in my lifetime. » Et l’on ne peut que lui souhaiter longue vie… Surtout, il a affirmé : « Ne vous méprenez pas : tant que ces armes existeront, les États-Unis conserveront un arsenal sûr et efficace pour dissuader tout adversaire. » (Make no mistake : As long as these weapons exist, the United States will maintain a safe, secure and effective arsenal to deter any adversary.) Ces quelques mots sont terribles. Ils viennent mettre fin brutalement au rêve d’un monde sans armes nucléaires que le président nous invitait à partager avec lui. Car, enfin, les armes nucléaires existeront tant que les États-Unis en posséderont ! Et dès lors que le Président américain affirme ne pas vouloir renoncer à ses armes nucléaires, de quel droit demande-t-il aux autres États de renoncer à en acquérir ? Ne peuvent-ils pas tenir le même raisonnement : « Tant que ces armes existeront, nous ne renoncerons pas à les acquérir. » C’est ce qu’on appelle un cercle vicieux. Certes, Obama prend soin de préciser aussitôt : « Nous allons cependant commencer à procéder à la réduction de notre arsenal. » (But we will begin the work of reducing our arsenal.) Mais cette phrase n’efface pas la précédente. Elle confirme au contraire que les États-Unis ne sont pas prêts à désarmer. Car la réduction annoncée ne constitue en rien le désarmement. Réduire n’est pas désarmer.

 

Malgré toutes les circonspections dont a fait montre le président américain au cours de son discours de Prague, sa prise de position a fait croire à beaucoup qu’un monde sans armes nucléaires était désormais possible. Certaines organisations des sociétés civiles ont pensé qu’il était possible de parvenir à la signature d’une Convention internationale sur l‘élimination des armes nucléaires. Et, cela, d’autant plus que le 9 octobre 2009, le Comité Nobel norvégien annonce sa décision d’attribuer le Prix Nobel de la Paix au président des États-Unis, Barak Obama. Dans le communiqué rédigé à cet effet, le comité précise qu’il « a attaché une importance particulière à sa vision et à ses efforts pour un monde sans armes nucléaires ». Il est précisé : « La vision d’un monde sans armes nucléaires a fortement encouragé les négociations sur le désarmement et le contrôle des armes. »

 

Mal-heureusement, les faits sont venus contredire l’espoir suscité par le discours de Prague de Barak Obama. Dans un document de travail présenté par les États-Unis et remis le 29 avril 2015 à la  Conférence des États parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) qui s’est tenue à New York du 27 avril au 22 mai 2015, il est affirmé : « Tout en poursuivant [l’objectif du désarmement nucléaire], les États-Unis conserveront un arsenal sûr, sécurisé et efficace, tant pour dissuader leurs adversaires éventuels que pour prouver à leurs alliés et partenaires qu’ils peuvent compter sur les engagements pris par les États-Unis en matière de sécurité. » On ne saurait dire plus clairement que les États-Unis sont fermement décidés à maintenir leur doctrine de défense et qu’ils n’envisagent nullement de « changer leur manière de penser » afin de renoncer à la possession de leurs armes nucléaires.

 

Le même document précise que la dissuasion nucléaire américaine est bien fondée sur une stratégie d’emploi, même s’il est précisé, ou, plus exactement, dès lors qu’il est précisé que les États-Unis « n’envisagent de recours à des armes nucléaires (c’est moi qui souligne) que dans des conditions extrêmes pour défendre les intérêts vitaux du pays ou de ses alliés et partenaires »… Il est donc clairement affirmé que les Etats-Unis sont déterminés à maintenir leur arsenal nucléaire. Le rêve de Barak Obama appartient définitivement au passé. Ces éléments fondent le changement de la donne concernant les conditions du désarmement nucléaire. Ce qui était peut-être probable en 2009 ne l’est plus en 2016.

 

L’échec de la 70e session de l’AG des Nations Unies

À l’initiative de pays non-dotés, trois conférences intergouvernementales sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires (Oslo, Nayarit et Vienne entre 2013 et 2914) s’étaient donné pour objectif de créer un processus permettant de parvenir à un Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) sans attendre l’assentiment des pays dotés.. Ces rencontres sont des initiatives intéressantes et l’objectif recherché ne peut être que soutenu par les unilatéralistes, mais, jusqu’à présent ces conférences n’ont en définitive donné aucun résultat. Au demeurant, un tel traité voulu par des États non dotés, ne pourrait  devenir opérationnel que s’il est signé par les États dotés. Or ceux-ci ont clairement affirmé qu’ils désapprouvaient cet objectif et qu’en tout état de cause, ils ne signeraient pas pareil traité. Sans doute, les multilatéralistes pensent-ils que, s’ils refusaient de signer un tel traité, les pays dotés finiraient par être mis au ban des nations. L’argument mérite d’être retenu, mais la difficulté c’est que nombre de pays non dotés ne sont pas encore convaincus de l’importance d’envisager et de signer un tel traité. Et, là encore, la meilleure contribution que les citoyens français peuvent apporter à l’élaboration de ce traité est d’interdire à leur propre État la possession des armes nucléaires.

 

Après l’échec de la dernière Conférence d’examen du TNP, la 70e session de l’Assemblée générale des Nations Unies a fait apparaître que les États membres sont incapables de surmonter leurs divergences à propos du désarmement nucléaire. Les États dotés ont affirmé leur détermination à refuser tout accord sur l’élimination des armes nucléaires. Ainsi, le texte de la « Couverture » de la réunion de la Première Commission chargée du désarmement et de la sécurité internationale qui a eu lieu le 2 novembre 2015 précise : « Les 13 textes mis aux voix illustrent une fois de plus les divergences de vues sur le désarmement nucléaire entre d’un côté, ceux qui appellent à une accélération du processus et de l’autre, ceux qui estiment que les préalables du désarmement ne sont pas encore réunis. » 

 

Le même texte souligne : « Au nom de la France et des États-Unis, le représentant du Royaume-Uni a annoncé un vote contre les projets de résolution sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires, sur l’engagement humanitaire en faveur de l’interdiction et de l’élimination des armes nucléaires et sur les impératifs éthiques pour un monde exempt d’armes nucléaires, car les objectifs de ces textes sont de forcer les États nucléaires au désarmement nucléaire et de saper le régime du Traité sur la non-prolifération nucléaire, en créant un monde moins sûr.  En tant que puissances nucléaires, nos trois pays sont convaincus que le désarmement nucléaire ne peut se faire que d’une manière progressive, « pas à pas ». » C’est dire on ne peut plus clairement qu’aucune dynamique ne peut être initiée qui crée les conditions de l’élimination mondiale des armes nucléaires.

 

Certes, Le 7 décembre 2015, l’AG des Nations Unies a voté en faveur de la création d’un groupe de travail qui élaborera « des mesures, dispositions et normes juridiques » pour parvenir à un monde exempt d’armes nucléaires. Ce groupe  de travail doit se réunir à Genève en 2016. Notons qu’il ne sera pas lié par les règles strictes de consensus. Il présentera un rapport à l’AG d’octobre prochain. Cette initiative est certainement positive et ne peut qu’être soutenue. Cependant, dès lors que les cinq États dotés membres du TNP se sont opposés à la création de ce groupe de travail, il lui sera très difficile de parvenir à ses fins.

 

Pour en finir avec l’arme nucléaire

Dans son livre Pour en finir avec l’arme nucléaire (La Dispute, 2011), Pierre Villard, alors co-président  du Mouvement de la paix, écrit : « Face à des processus qui ne vont pas assez vite et à des puissances nucléaires qui ne montrent pas le bon exemple, l’idée de décision unilatérale de désarmement est avancée. Ainsi Jean-Marie Muller s’interroge : « Les Français peuvent-ils vouloir renoncer à l’arme nucléaire » (Éditions du MAN, 2010). Considérant qu’on a tout essayé, l’auteur propose d’en venir au renoncement unilatéral. Cette proposition mérite respect et réflexion. La France sortirait-elle grandie d’un acte politique de renoncement à l’arme nucléaire ? J’en suis convaincu. Cependant … » Et, à partir de là, Pierre Villard récuse le choix du désarmement unilatéral en faisant valoir que  l’opinion publique française n’est pas prête à soutenir l’exigence d’actes unilatéraux, mais qu’elle est prête à s’engager dans le soutien à une démarche internationale. Il croit dès lors pouvoir affirmer : « Une campagne pour le renoncement unilatéral de la France nous ferait repartir plusieurs années en arrière  ».

 

Ce qui  est vrai, c’est que les citoyens français sont spontanément plus favorables au désarmement multilatéral qu’au désarmement unilatéral. Le consensus apparent qui existerait en faveur de l’arme nucléaire n’est qu’un consensus par défaut, dès lors qu’aucun débat public n’a jamais eu lieu. En outre, cette préférence risque d’être fallacieuse, car  préférer le désarmement multilatéral ne les engage à rien et n’a pas le moindre impact sur la réalité. La proposition d’un désarmement multilatéral n’implique aucune rupture. Elle ne fait pas débat, car elle ne pose aucun problème, mais, précisément parce qu’elle ne pose aucun problème, elle ne peut en résoudre aucun. Laisser croire aux citoyens français qu’un désarmement multilatéral est possible dans un délai raisonnable les dispense de prendre position pour le désarmement unilatéral. Ils se trouvent en réalité dépourvus de moyens d’action pour faire pression sur les États américain, russe chinois, indien, nord-coréen, etc,, alors qu’ils ont de nombreuses possibilités d’agir pour faire pression sur l’État français. Un autre argument doit pris en considération, l’économie de plusieurs milliards d’Euros pas an permettraient à la France de les investir pour d’autres causes.

 

Dire qu’une campagne pour le renoncement unilatéral de la France nous ferait repartir en arrière, c’est préjuger qu’une campagne pour le désarmement multilatéral peut nous permettre d’aller loin en avant dans un avenir proche. Or, aujourd’hui, il est clair que la condition d’un tel succès n’est pas remplie et qu’elle ne le sera pas dans un avenir prévisible. Affirmer cela n’est pas céder au défaitisme, mais faire preuve de réalisme. Il nous faut en effet constater que la voie négociée vers le désarmement mondial est totalement barrée depuis des décennies et que rien ne permet de penser qu’elle puisse s’entrouvrir à l’avenir. Selon la meilleure hypothèse, il faudra encore attendre des décennies, autant dire une « éternité ». Tous les derniers événements apportent la preuve que les États nucléaires sont déterminés, avec la plus parfaite mauvaise foi, à maintenir et à moderniser leur arsenal nucléaire et qu’ils refusent toute négociation pouvant parvenir à l’élimination mondiale des armes nucléaires. Et, cela, alors même que le Traite de Non-prolifération (TNP) dont ils sont membres leur fait obligation de négocier de bonne foi un désarmement nucléaire complet.

 

Tout bien considéré, et cela est également de nature à concilier le multilatéralisme et l’unilatéralisme, le désarmement unilatéral est certainement la meilleure contribution que les citoyens français peuvent apporter au désarmement mondial. Et cela même si nul ne prétend qu’il sera simple d’en convaincre une majorité de nos concitoyens, tant ils sont encore ignorants des données du problème et des leviers dont ils disposent pour le résoudre. Il ne s’agit pas non plus de prétendre que la décision unilatérale de la France aurait une vertu exemplaire qui ferait céder les autres États dotés. Le but n’est pas de se donner en exemple aux autres, il est d’être cohérent avec soi-même.

 

L’exemple britannique

La France ne pourrait-elle pas prendre exemple sur ce qui se passe en Grande-Bretagne. Comme le souligne Marc Morgan (Alternatives non-violentes, décembre 2015), la Campagne pour un désarmement nucléaire (Campaign for nuclear disarmament, CND) fondée en 1958 « s’est très vite affirmée comme une force politique majeure ». « Le désarmement unilatéral du Royaume-Uni a toujours été un des principes de base du mouvement, soutenu par la majorité des militants. En parallèle, la CND a toujours milité activement pour un désarmement général/multilatéral. » Par ailleurs, « En écosse, le parti indépendantiste et une grande majorité de la population appellent au désarmement unilatéral. (…) Une Écosse indépendante serait certainement libre d’armes nucléaires. » Il conclut : « En Angleterre, au Royaume–toujours-uni en général, le désarmement unilatéral est toujours possible. »

 

Un surcroît de prestige pour la France

Alors que d’aucuns sont portés à laisser croire que le renoncement à l’arme nucléaire porterait atteinte à la « grandeur de la France », c’est probablement tout le contraire qui se produirait, comme l’affirmait déjà Théodore Monod lorsqu’il participait aux jeûnes organisés par la Maison de Vigilance. Dans ce monde enténébré, la France contribuerait à entretenir la petite flamme fragile de l’espérance. Comment ne pas croire en effet qu’il en résulterait un surcroît de prestige pour notre pays ? « Le prestige, déclarait M. Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations Unies, lors de l’allocution qu’il prononça à Hiroshima le 6 août 2010, appartient non pas à ceux qui possèdent des armes nucléaires, mais à ceux qui y renoncent. » Sans nul doute la capacité de notre pays de faire entendre sa voix dans les grands débats de la politique internationale ne serait non pas affaiblie mais fortifiée. On peut gager que partout dans le monde des femmes et des hommes salueraient la décision de la France comme un acte de courage qui leur redonne un peu d’espérance.

 

 

* Philosophe et écrivain, auteur notamment de Libérer la France des armes nucléaires, La préméditation d’un crime contre l’humanité, Chronique Sociale, 2014.

www.jean-marie-muller.fr

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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 15:03
Le terrorisme

Au-delà de la dissuasion, mais en deçà de la guerre

 

(texte écrit par Jean-Marie MULLER il y a quelques années,

voir l'introduction actualisée après les attentats du 13 novembre ici )

De par sa signification étymologique, le terrorisme est soit une méthode de gouvernement, soit une méthode d'action directe qui vise à engendrer "la terreur", c'est-à-dire à créer un climat de peur, d'effroi et d'épouvante au sein d'une population. Le plus couramment, le terrorisme désigne une technique d'action violente utilisée par un groupe minoritaire qui veut faire valoir ses revendications politiques. La caractéristique de la stratégie terroriste est de permettre, par les moyens techniques les plus simples, de contourner et de mettre en échec les dissuasions militaires dont les moyens techniques sont les plus sophistiqués. Alors que les grandes puissances industrielles prétendent détenir les armes qui rendent inviolable leur sanctuaire national, l'arme des terroristes vient porter la peur, la violence et la mort au cœur même de leurs villes. Le terrorisme vient prendre complètement à revers la défense des sociétés modernes en sorte que les armes les plus puissantes s'avèrent inutiles et vaines aux mains des décideurs politiques et militaires.

 

Le terrorisme n'est pas la guerre. Sa stratégie, au contraire, pose comme postulat le refus de la guerre. Ce qui caractérise la guerre, c'est la réciprocité des actions décidées et entreprises par chacun des deux adversaires. Or, précisément, face à l'action des terroristes, aucune action réciproque ne peut être entreprise par les décideurs adverses. Ceux-ci se trouvent en effet dans l'incapacité de répondre coup pour coup à un adversaire sans visage qui se dérobe.

 

Le discours dominant veut isoler la violence terroriste des autres formes de violence pour mieux la condamner. L'action terroriste est alors dénoncée comme le crime de la violence pure dont l'illégitimité absolue ne doit pas être discutée, alors que, dans le même temps, on s'accommode assez volontiers d'autres violences soit-disant légitimes. Face au terrorisme, aussi bien les États que les opinions publiques font preuve d'une indignation sélective qui tend à banaliser les autres formes de violence. Certes, le terrorisme ne mérite aucune complaisance et ses méthodes sont effectivement criminelles. Certes, le terrorisme tue des innocents, mais la guerre ne tueraitelle que des coupables ? En définitive, du point de vue de la non-violence, le jugement éthique porté sur le terrorisme doit être guidé par les mêmes critères fondamentaux que ceux auxquels on se réfère pour juger habituellement la violence. Le discours qui condamne le terrorisme aura d'autant moins de force et de cohérence s'il justifie par ailleurs d'autres formes d'action violente qui ne sont pas moins meurtrières et qui peuvent être également criminelles.

 

La rhétorique antiterroriste affirme haut et fort que le terrorisme renie les valeurs supérieures de la civilisation exigeant le respect de la vie humaine. Soit. Mais, précisément, défendre ces valeurs, c'est d'abord les respecter dans le choix même des moyens mis en œuvre pour les défendre. Vaincre le terrorisme, c'est agir avec la plus grande prudence en veillant à ne pas renier soi-même les exigences qui fondent le respect de la vie. Vaincre le terrorisme, c'est d'abord refuser d'entrer dans sa propre logique de violence meurtrière. Le vecteur principal du terrorisme est l'idéologie de la violence justifiant le meurtre. Défendre la civilisation, c'est d'abord refuser de se laisser contaminer par cette idéologie. Et cela exige de renoncer aux opérations militaires qui impliqueraient inévitablement de tuer des innocents. Car, sinon, les démocraties risqueraient fort de se rendre coupables des méfaits mêmes qu'elles reprochent aux terroristes. Lorsque le terrorisme défie les démocraties en visant à les déstabiliser, elles doivent le combattre selon une stratégie cohérente avec leurs propres exigences et leurs propres normes, sans rien emprunter aux incohérences des terroristes. Elles doivent se défendre en se plaçant résolument sur le terrain qui est le leur, celui du droit, et refuser de se laisser entraîner sur le terrain de l'arbitraire qui nie le droit.

 

Ainsi le terrorisme n'est pas la guerre et c'est donc se fourvoyer de prétendre le vaincre en faisant la guerre. Certes, les sociétés démocratiques ont non seulement le droit, mais elles ont le devoir de se défendre avec la plus grande fermeté contre le terrorisme. Cependant, une fois reconnu ce droit et ce devoir de légitime défense, la vraie question est de savoir quels sont les moyens légitimes et efficaces de cette défense. La riposte immédiate est de prendre des mesures de police qui doivent éviter toute dérive policière et, pour cela, respecter scrupuleusement les normes du droit. Dans le cadre strict de la loi, tout doit être fait pour découvrir les réseaux et les démanteler. Les coupables, dès lors qu'ils sont clairement identifiés, doivent être arrêtés et jugés.

 

Mais pour vaincre le terrorisme, il convient de s'efforcer d'en comprendre les causes et les objectifs. Il ne faut pas que l'indignation contre la méthode dispense d'analyser les raisons de l'action, sous le prétexte fallacieux que rechercher à comprendre le terrorisme ce serait déjà commencer à le justifier. Les faits montrent pourtant que l'indignation est inopérante. Elle ne permet pas de comprendre pourquoi des hommes, en sacrifiant leur propre vie, décident d'aller jusqu'aux frontières extrêmes de la violence destructrice et meurtrière. Pour éradiquer le terrorisme, pour le déraciner, il faut s'efforcer de comprendre quelles sont les racines historiques, sociologiques, idéologiques et politiques qui l'alimentent. Certes, le terrorisme peut être irrationnel et se condamner lui-même à n'être qu'un acte nihiliste animé par la volonté de détruire et le désir de tuer. Le terrorisme veut être alors essentiellement une transgression s'accomplissant dans l'ignorance du bien et du mal. Pour autant, ce serait se méprendre que de vouloir faire du nihilisme la caractéristique de tout acte terroriste.

 

En réalité, comme toute stratégie d'action violente, le terrorisme se réclame le plus souvent de motifs rationnels. Si le terrorisme n'est pas la guerre, il peut être également un moyen de continuer la politique. Il possède alors sa propre cohérence idéologique, sa propre logique stratégique et sa propre rationalité politique. Il ne sert alors à rien de le nier en brandissant son immoralité intrinsèque. Dès lors que la dimension politique du terrorisme sera reconnue, il deviendra possible de rechercher la solution politique qu'il exige. La manière la plus efficace pour combattre le terrorisme est de priver leurs auteurs des raisons politiques qu'ils invoquent pour le justifier. C'est ainsi qu'il sera possible d'affaiblir durablement l'assise populaire dont le terrorisme a le plus grand besoin. Souvent, le terrorisme s'enracine dans un terreau fertilisé par l'injustice, l'humiliation, la frustration, la misère et le désespoir. La seule manière de faire cesser les actes terroristes est de priver leurs auteurs des raisons politiques invoquées pour le justifier. Dès lors, pour vaincre le terrorisme, ce n'est pas la guerre qu'il faut faire, mais la justice qu'il faut construire.

 

Lorsque le terrorisme s'inscrit dans un conflit politique dont les enjeux sont clairement identifiables, il sera vraisemblablement nécessaire de négocier avec les terroristes. Là encore, le discours rhétorique dominant affirme qu'on ne négocie pas avec les terroristes. Mais au-delà des phrases, il y a les faits. Combien de gouvernements ont-ils dû contredire leurs phrases pour reconnaître les faits, c'est-à-dire taire leur indignation pour accepter la négociation ? 

 

Jean-Marie MULLET Philosophe et écrivain,

www.jean-marie-muller.fr

Dernier ouvrage paru : Entrer dans l’âge de la non-violence, préface de Stéphane Hessel (Le Relié).

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  • Lulu en camp volant
  • : Lucien Converset, dit Lulu est prêtre. A 75 ans, il est parti le 25 mars 2012 avec son âne Isidore en direction de Bethléem, où il est arrivé le 17 juin 2013. Il a marché pour la paix et le désarmement nucléaire unilatéral de la France. De retour en France, il poursuit ce combat. Merci à lui ! Pour vous abonner à ce blog, RDV plus bas dans cette colonne. Pour contacter l'administrateur du blog, cliquez sur contact ci-dessous.
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